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L’exil (Al-Hijra) : sens et enseignements

hijra

Le Prophète et l’ensemble de ses compagnons avaient dû quitter la Mecque à cause des persécutions et de l’adversité de leurs propres frères et sœurs au sein de leur clan respectif. La situation était devenue intenable, des femmes et des hommes étaient morts, d’autres avaient été torturés et les Quraysh avaient finalement décidé de s’en prendre à Muhammad lui-même et de l’éliminer. L’émigration,  l’Hégire (al-Hijra), c’est d’abord clairement la réalité objective  de femmes et d’hommes croyants, à qui on ne laissait pas la liberté de pratiquer et de s’exprimer, et qui ont décidé de tout quitter au nom de leur conscience. Parce que « la terre de Dieu est vaste »[1], comme le rappellera le Coran, ils ont décidé de s’arracher à leurs racines, de rompre avec leur univers et leurs habitudes et de vivre l’exil au nom de la foi. La Révélation louera le courage et la détermination de ces croyants qui par leur geste, si difficile et humainement si coûteux, ont exprimé leur confiance en Dieu : « Ceux qui ont émigré pour Dieu après avoir subi des injustices, Nous leur affecterons un séjour agréable en ce monde, et leur rétribution dans la vie future sera encore plus belle, si seulement ils savaient. Ceux qui ont patienté et qui ont placé leur confiance en leur Seigneur. »[2]

L’exil est donc une épreuve de la confiance, une fois encore. Tous les Prophètes ont vécu cette épreuve du cœur, de façon toujours très intense, et tous les croyants à leur suite. Jusqu’où sont-ils prêts à aller, que sont-ils prêts à donner, d’eux-mêmes et de leur vie, pour l’Unique, Sa vérité et Son amour. Telles sont les questions éternelles de la foi qui accompagnent chacune des expériences temporelles et historiques de la conscience croyante. L’Hégire fut une des réponses de la communauté musulmane à l’origine de son existence.

Dans les faits, l’exil va aussi exiger des premiers musulmans d’apprendre à rester fidèles au sens des enseignements malgré le changement de lieu, de culture et de mémoire. Médine, c’était d’autres habitudes, d’autres types de relations sociales, un rôle tout à fait différent pour les femmes (socialement bien plus présentes qu’à la Mecque) et des relations entre tribus plus complexes auxquelles il fallait ajouter la présence influente – et nouvelle pour les musulmans – des communautés juives et chrétiennes. Très tôt, après moins de treize ans, la communauté de foi va devoir, en suivant l’exemple du Prophète, faire la part des choses entre ce qui tenait des principes islamiques et ce qui tenait davantage de la culture mecquoise. Ils devaient rester fidèles aux premiers tout en apprenant à être flexibles, et critiques, vis-à-vis de leur culture d’origine. Ils devaient même s’efforcer de réformer certaines de leurs attitudes plus culturelles qu’islamiques. ‘Umar ibn al-Khattâb l’apprit  à ses dépens quand, après avoir réagi très sévèrement à la manière dont sa femme lui avait répondu (et qui était impensable à la Mecque), il s’entendit rétorquer qu’il devait le supporter et l’accepter de la même manière que le Prophète l’acceptait. Expérience difficile pour lui, comme pour d’autres, qui aurait pu être tenté de croire que leurs habitudes et leurs coutumes étaient en soi islamiques : l’Hégire, l’exil, va révéler qu’il n’en est rien et qu’il convient de questionner chacune de ses pratiques culturelles, d’abord au nom de la fidélité aux principes, mais également afin de s’ouvrir aux autres cultures et de s’enrichir de leurs richesses. Ainsi le Prophète, apprenant qu’un mariage allait avoir lieu parmi les Ansâr[3], demanda à ce que deux chanteuses leur soient envoyées car, fit-il remarquer, ceux-ci aimaient le chant. Non seulement il reconnaissait ainsi un trait, un goût culturel, qui en soi n’était point en contradiction avec les principes islamiques, mais il l’intégrait comme un apport positif, une richesse, à sa propre expérience humaine. L’Hégire fut donc également une épreuve de l’intelligence invitée à distinguer entre les principes et leur manifestation culturelle avec, de surcroît, un appel à l’ouverture et à l’accueil confiant de nouvelles coutumes, de nouvelles façons d’être et de penser, de nouveaux goûts. Ainsi l’universalité des principes se mariait-elle avec l’impératif de la reconnaissance de la diversité des modes de vie et des cultures. L’exil en était l’expérience la plus immédiate et la plus profonde puisqu’il s’agissait de s’arracher de ses racines tout en restant fidèles au même Dieu, au même sens, dans différents milieux.

A mi-chemin entre les enseignements historiques et les méditations spirituelles, l’Hégire est également l’expérience de la libération. Moïse avait libéré son peuple de l’oppression de Pharaon, il l’avait mené vers la foi et vers la liberté. L’essence de l’Hégire est exactement de même nature : persécutés à cause de leurs convictions, les croyants décident de fuir la tutelle de leurs tortionnaires et d’entamer leur marche vers la liberté. Ils affirment ainsi qu’il ne peut être question d’accepter l’oppression, qu’il ne peut être question d’accepter un statut de victime et qu’au fond l’équation est simple : dire Dieu impose d’être libre ou de se libérer. C’était déjà le message que le Prophète puis Abû Bakr avaient transmis à tous les esclaves de la Mecque : leur entrée en islam signifiait leur libération et tous les enseignements de l’islam étaient tournés vers la fin de l’esclavage. C’était désormais un appel plus large adressé à l’ensemble de la communauté spirituelle des musulmans : la foi exige la liberté et la justice et il faut être prêt, comme ce fut le cas avec l’Hégire, à en payer personnellement et collectivement le prix.

La dimension spirituelle de ces enseignements n’est point éloignée ; au demeurant elle les fonde et leur donne sens. Dès les premières révélations, Muhammad avait été invité à s’exiler[4] de ses persécuteurs autant que du mal : « Reste patient quant à ce qu’ils disent et éloigne-toi d’eux [exile-toi d’eux] d’un bel exil. »[5]

puis :  « Et de l’abomination [le péché, le mal, le détestable], exile-toi donc . »[6]

Telle fut également l’attitude d’Abraham, que son neveu Loth fut l’un des seuls à croire et à reconnaître, lorsqu’il s’adressa à son peuple en ces termes : « Et Abraham leur dit : ‘Vous n’avez adopté des idoles en dehors de Dieu que pour consolider, entre vous, l’amour qui vous attache à ce bas monde ; mais, le jour de la Résurrection, vous vous renierez et vous vous maudirez les uns les autres. Et, sans pouvoir bénéficier d’aucun secours, vous aurez l’Enfer pour dernière demeure. Loth crut en lui et Abraham dit : ‘Je m’exile auprès de mon Seigneur [innî muhâjirun ilâ Rabbî], car Il est Lui, le Tout-Puissant, le Sage. »[7] 

L’Hégire, c’est l’exil de la conscience et du cœur loin des faux dieux, des aliénations de toutes sortes, du mal et des péchés. S’éloigner des idoles de son temps – du pouvoir, de l’argent, du culte des apparences, etc. – ; émigrer loin des mensonges et des modes de vie sans éthique ; se libérer, par l’expérience de la rupture, de toutes les apparences de liberté paradoxalement confortées par nos habitudes ; telle est l’exigence spirituelle de la Hijra. Plus tard, interrogé par un compagnon sur la meilleure des hijra, le Prophète répondra : « C’est de t’exiler [t’éloigner] loin du mal [abominations, mensonges, péchés]. »[8] Il répétera sous différentes formes cette exigence de l’exil spirituel.

Ainsi, les musulmans qui ont accompli l’Hégire – de la Mecque à Médine – ont dans les faits expérimenté la dimension cyclique des enseignements de l’islam puisqu’il s’est agi pour eux d’effectuer un nouveau retour à soi, une émigration du cœur. Leur voyage physique vers Médine fut un exil spirituel vers l’intériorité de leur l’être ; en quittant leur ville et leurs racines, ils revenaient à eux-mêmes, à leur intimité, au sens de leur vie au-delà de ses contingences historiques.

L’Hégire physique, acte fondateur et axial de l’expérience de la première communauté islamique, a eu lieu et ne se renouvellera pas comme l’exposera avec force ‘Aïsha à tous ceux qui voulaient, à Médine, revivre cette expérience. ‘Umar ibn al-Khattâb décidera plus tard que cet événement unique allait marquer le début de l’ère islamique qui commence donc en 622 selon un décompte qui s’appuie sur les cycles lunaires. Ce qui donc reste et demeure offert à chacun à travers les âges et pour l’éternité est l’expérience de l’exil spirituel qui ramène l’individu à soi et le libère des illusions du soi et du monde. L’exil au nom de Dieu est au fond une série de questions que Dieu pose à chaque conscience : qui es-tu ? quel est le sens de ta vie ? où vas-tu ? Accepter le risque de cet exil, faire confiance à l’Unique, c’est répondre : par Toi, je reviens à moi et je suis libre.

 



[1] Coran  39 : 10

[2] Coran 16 : 41-42

[3] C’était le nom donné aux musulmans de Médine (les Auxiliaires) alors que les musulmans de la Mecque allaient désormais être appelés les Muhâjirûn (les Exilés).

[4] Le Coran utilise le même mot ha-ja-ra : « uhjurhum » (exile-toi d’eux) ou « fahjur » (exile-toi donc).

[5] Coran  73 : 10

[6] Coran 74 :  5

[7] Coran 29 : 25-26

[8] Hadîth rapporté par Ahmad.

Source :   https://tariqramadan.com/avec-le-prophete-muhammad-paix-soit-sur-lui-23/

 

L’épreuve

patience

Comment faire ? Quelle décision prendre ? Comment se situer ? Le mieux est sans doute de purifier son âme, de s’isoler de la société et de ne plus se préoccuper que de soi… modestement, intimement. Il faut se protéger… pas de meilleure protection que l’isolement, la neutralité, le silence. La paix des solitaires. La paix des neutres : ne pas prendre de position, ne pas se disputer avec personne, ne jamais s’engager complètement, fuir les problèmes. Il y a trop de conflits dans la communauté, trop de tendances parmi les associations, trop de divergences dans la politique… Le mieux est d’adopter une sorte de neutralité passive : « Être bien avec tout le monde »… voilà la solution. Une paix à bon compte.

« Ô Prophète, je t’aime en Dieu ! »… « Prépare-toi à l’épreuve ! ». A ce compagnon, Le Prophète (SBDL) avait montré la voie… d’emblée immédiatement : la foi, le chemin de la foi, l’amour de Dieu est une épreuve. La paix de ton cœur, la fraternité des âmes sont au prix d’un inlassable effort ; du plus noble de tous les Jihad de ton être.

Vivre pour Dieu est une épreuve, ta communauté est une épreuve, choisir est une épreuve. Ni la révélation, ni le Prophète (SBDL) ne t’ont promis « une paix au rabais ». Il faut faire face, écouter, réfléchir, questionner, critiquer, choisir, confronter, s’engager, se réconcilier. Partout, en toute circonstance, chercher l’harmonie ; la conciliation, l’union… mais jamais démissionner, fuir, se cacher.

Tu peux être déçu(e) par tes sœurs ou tes frères, déçu(e) des femmes et des hommes, agacé(e) et lassé(e) par les querelles et les mesquineries, tu peux être triste… Mais cette humanité est la tienne, elle est ton destin ; cette communauté est la tienne, elle est ton chemin. Vivre pour Dieu, parmi les hommes, est une école qui exige de la patience, de la persévérance, le sens du don et du sacrifice. Être pour Dieu, c’est supporter d’être et de vivre avec les hommes… envers et contre tout.

Pas de paix intérieure sans courage. Se nourrir de la confiance en Dieu pour accepter le dépôt de son humanité: c’est le chemin quotidien de la libération. Cela veut dire former ton intelligence, discuter, accepter l’adversité, gérer les conflits, promouvoir la paix et la fraternité au cœur de la communauté, sur le terrain, parmi tes frères et non dans le refuge de ta chambre, de ta «distance passive» et facilement critique. Il est trop facile, trop facile, de critiquer lui ou elle qui s’engage quand tu as fait le bon choix de l’inaction et de la paix des lâches. Déçu de tout, présent nulle part.

L’exil des pieux n’a rien à voir avec cette démission et le Prophète (BSL), jamais, n’a donné l’exemple d’une spiritualité de la fuite. Jamais. Il trouvait en Dieu, dans le silence, dans la nuit, dans la solitude, la force de vivre avec les hommes et leurs défauts, leur bonté et leurs mensonges, leur fraternité et leurs conflits, leurs efforts et leurs hypocrisies… Sa vie fut une bénédiction et une épreuve et tous ceux qui suivent son exemple le savent et s’y préparent: c’est l’expérience d’une vie.

Mon frère, ma sœur, deviens responsable et adulte. Éduque ton cœur, cherche la paix, réforme tes faiblesses, fais le compte de tes qualités et offre-les à tes frères et sœurs en humanité. Cela veut dire s’engager, gérer des conflits dans la patience, promouvoir la paix dans la justice. Cela veut dire également étudier, s’informer, faire des choix sociaux et politiques, affirmer ses convictions, débattre des méthodes et des stratégies. Cela veut dire enfin chercher la sagesse: connaître le silence avec Dieu sans refuser le débat avec les hommes, aimer la franchise sans jamais confondre avec l’agressivité, apprendre à distinguer entre la maladresse du frère et la trahison du traître… ce n’est pas rien. Lutter de toute la force de son âme contre le mensonge et les hypocrisies et trouver affectueusement soixante-dix excuses à sa sœur et à son frère… Une épreuve.

Extrait de « Entre l’homme et son cœur » par Tariq Ramadan, éditions Tawhid, 2004.