L’identité nationale : objet de diversion politique ou réel enjeu de société ?

Le Ministre de l’immigration et de l’identité nationale, Eric Besson, a lancé à la demande du Chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, un « grand débat » sur l’identité nationale avec pour objectif de valoriser la République, la fierté d’être français et enfin, pour accomplir une promesse de campagne de l’actuel président.

En agitant le spectre d’une « identité nationale menacée », l’Etat espère détourner l’attention des résultats de sa politique inefficace, qui a montré clairement ses limites. L’identité nationale serait donc devenue le sujet le plus grave, la principale préoccupation des Français ? Tandis que la fracture sociale n’en finit pas d’étendre ses ravages.

Disons-le sans ambiguïtés : ce débat,  alimenté par l’emballement médiatique, n’est en réalité qu’un objet de diversion face à la situation  désastreuse de l’économie française, la précarité qui s’accentue de jour en jour, les chiffres effrayants du chômage qui touche toutes les catégories sociales, la faillite de l’éducation nationale, le mal de vivre qui conduit au suicide dans les grandes entreprises, les inégalités, les discriminations et le contrôle au faciès qui ne cessent d’augmenter.

Le débat sur l’identité nationale dérape complètement et verse dans la xénophobie et la stigmatisation d’une partie de la population. La secrétaire d’Etat chargée de la famille et de la solidarité a déclaré devant 300 personnes, lors d’un débat sur l’Identité Nationale à Charmes, dans les Vosges : « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers. »[1]. Dans la même veine, le président de la République, dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde, daté du mercredi 9 décembre 2009[2], avançait l’idée que les musulmans ne faisaient pas assez d’efforts d’invisibilité et de discrétion pour ne pas heurter les français, « ceux qui accueillent ».

Celui qui pose problème à l’identité nationale serait donc « le jeune musulman »,  l’éternel « inintégrable ». Lui qui souffre déjà du syndrome des trois V : Voleur, Violeur et Voileur de filles ; voilà une stigmatisation de plus qui l’assigne au registre des pathologies de la France. Le musulman est considéré comme un immature dans un système d’infantilisation permanent.

Le musulman n’aurait pas la couleur correcte exigée et le taux de francité dans ses veines ne donne pas entière satisfaction aux yeux des architectes du pouvoir. Il serait, donc, « l’ennemi intérieur »[3], le candidat idéal de la politique du bouc émissaire, celui qui est à l’origine de tous les maux, de toutes les carences, de tous les défauts de la société  française. C’est une violence institutionnelle, une politique de l’humiliation qui exacerbe les identités et qui ne peut engendrer que la haine, la violence et l’extrémisme. Selon la formule de Tsvetan Todorov « La violence appelle la violence, l’humiliation appelle le fanatisme ».

Soyons conscients de la grande fragilité de notre société  qui n’est jamais à l’abri d’un possible retour de la barbarie qui aujourd’hui prend la forme du racisme, de la xénophobie, de l’islamophobie, de l’exclusion et du rejet de l’autre au prétexte qu’il est différent de nous. Ce sont les plaies d’aujourd’hui et les ferments de la haine de demain.

Est-ce qu’être français se construit inexorablement en opposition à une identité ? À une civilisation ? Est-ce que l’islam est fondamentalement incompatible avec la République et ses valeurs ? Est-ce que la crise du « vivre ensemble » est un problème d’identité ? Notre société ne veut pas assumer sa diversité. Pour être reconnu comme citoyen, il faudrait effacer tous signes particuliers, se dépouiller de toute spécificité, n’être rien d’autre que le fruit d’un clonage républicain.

Autrement dit, « La machine à fabriquer des Français » aurait buté sur l’islam. Les musulmans doivent sans cesse affirmer qu’ils sont plus français que musulmans. Ainsi, ils ne seraient plus suspectés ou presque…. Il leurs sera délivré un diplôme de bons citoyens français. Ils n’inspireront plus la méfiance, et recevront enfin leurs certificats de «  non dangerosité ».

Nos politiciens en manque de réels projets politiques, étant plus proche des dîners mondains que des réalités du terrain, rassemblent autour de la peur et du tout sécuritaire. Dans ce contexte, le vivre ensemble et la cohésion sociale seront mis à mal, tant que nous vivrons dans une société en crise où les inégalités prolifèrent, où les discriminations persistent et où l’islam est systématiquement criminalisé. Le bon sens nous appelle à promouvoir le «vivre ensemble», d’y prendre part activement et d’en être responsable. Le premier pas dans cette direction exige une meilleure connaissance de l’autre et de son identité. Il nous faut réapprendre à approcher l’autre dans sa complexité et à respecter sa différence.


[1] Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/12/15/l-opposition-fustige-les-propos-de-nadine-morano_1281103_823448.html

[2] Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/12/08/m-sarkozy-respecter-ceux-qui-arrivent-respecter-ceux-qui-accueillent_1277422_823448.html. « Respecter ceux qui accueillent, c’est s’efforcer de ne pas les heurter, de ne pas les choquer, c’est en respecter les valeurs, les convictions, (…) chacun doit savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation et, conscient de la chance qu’il a de vivre sur une terre de liberté, doit pratiquer son culte avec l’humble discrétion qui témoigne non de la tiédeur de ses convictions mais du respect fraternel qu’il éprouve vis-à-vis de celui qui ne pense pas comme lui, avec lequel il veut vivre. »

[3] Titre de l’ouvrage de Mathieu Rigouste : « l’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine », éd. La découverte.

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