Archives mensuelles : octobre 2016

Le sens de la prière

Le Chemin de la Mecque (Muhammad Asad)

priere-desert

Ces chameliers et âniers étaient de pauvres gens en guenilles, mais ils avaient des attitudes de grands seigneurs. Lorsqu’ils étaient assis ensemble sur le sol pour un repas se composant de galettes de pain avec un peu de fromage ou quelques olives, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la noblesse et l’aisance de leur maintien ainsi qu’une expression de calme intérieur. Ils avaient du respect pour eux-mêmes et pour les choses quotidiennes de leur vie. Le hajji, qui clopinait à l’aide d’un bâton, (…) était pour eux une sorte de chef. Ils semblaient lui obéir sans discussion. Plusieurs fois par jour il les réunissait  pour la prière et, s’il ne pleuvait pas trop, ils priaient en plein air ; tous les hommes se mettaient sur un rang et lui-même devant eux était  leur imâm. Ils étaient comme des soldats dans la précision de leurs mouvements ; ils s’inclinaient ensemble dans la direction de la Mecque, se redressaient, puis s’agenouillaient et touchaient le sol de leur front. Ils paraissaient suivre les paroles inaudibles de leur chef qui, entre les prosternations, se tenait debout pieds nus sur son tapis de prière, les yeux fermés, les bras pliés sur sa poitrine. Remuant les lèvres en silence, il était manifestement plongé dans une profonde concentration et on pouvait voir qu’il priait de toute son âme.

J’étais un peu dérangé de voir une prière se combiner avec des mouvements presque mécaniques du corps et, un jour, je demandai au hajji, qui avait quelques notions d’anglais :

« Croyez-vous vraiment que Dieu attends de vous, pour Lui témoigner votre respect, ces mouvements d’inclinaison, d’agenouillement et de prosternation ? Ne serait-il pas préférable de regarder en soi-même et de Le prier dans le silence de son cœur ? Pourquoi tous ces mouvements du corps ? ».

Dès que j’eus exprimé ces paroles je m’en repentis, car je n’avais pas l’intention de blesser les sentiments religieux du vieil homme. Mais le hajji ne parut pas offensé du tout. Il sourit de sa bouche édentée et répondit :

« De quelle autre manière devrions-nous adorer Dieu ? N’a-t-Il pas créé l’âme aussi bien que le corps ? Les choses étant ainsi, l’homme ne doit-il pas prier avec son corps aussi bien qu’avec son âme ? Écoutez, je vais vous dire pourquoi nous, musulmans, prions comme vous nous voyez le faire. Nous nous tournons en direction de la Kaaba, le temple sacré de Dieu à la Mecque, sachant que les visages de tous les musulmans, en quelque lieu qu’ils se trouvent, sont tournés dans même direction pour la prière et que nous sommes tous comme un seul corps, avec Lui au centre de nos pensées. D’abord nous nous tenons debout et récitons des passages du saint Coran, nous souvenant que c’est là Sa Parole elle-même donnée à l’homme pour qu’il mène une vie juste et droite. Puis nous disons : « Dieu est le plus grand », nous rappelant à nous-mêmes que personne ne mérite d’être adoré en dehors de Lui. Nous nous inclinons profondément parce que nous L’honorons par-dessus tout et que louons Sa puissance et Sa gloire. Ensuite, nous nous prosternons avec nos fronts touchant terre parce que nous sentons que nous ne sommes que poussière et néant devant Lui, et qu’Il est notre Créateur et Protecteur suprême. Après quoi nous relevons nos visages et restons assis, priant pour qu’Il nous pardonne nos péchés, nous accorde Sa grâce, nous guide dans la voie droite et nous donne santé et subsistance. Et nous nous prosternons de nouveau et touchons la poussière avec nos fronts devant la puissance et la gloire de l’Unique. Alors nous restons assis et prions qu’Il bénisse le Prophète Muhammed (PSDL) qui nous a transmis Son message, comme Il a béni les Prophètes qui l’ont précédé, et qu’Il nous bénisse aussi ainsi que tous ceux qui suivent la voie droite. Et nous Lui demandons de nous accorder le bien de ce monde comme le bien du monde à venir. Enfin nous tournons la tête à droite, puis à gauche, disant : « La paix et la bénédiction de Dieu soient sur vous » ; ainsi nous saluons tous les justes, où qu’ils soient.

C’est ainsi que Le Prophète (PSDL) priait ; c’est ainsi également qu’il a enseigné la prière à ses disciples dans tous les temps, de manière qu’ils se soumettent volontairement à Dieu – ce qui est le sens du mot Islam – et qu’ils soient de la sorte en paix avec Lui de même qu’avec leur propre destinée. »

Évidemment le vieil homme ne prononça pas exactement ces paroles, mais c’était le sens de ce qu’il disait et c’est ainsi que je m’en souviens. Des années plus tars, j’ai compris que le hajji, par sa simple explication, avait ouvert pour moi la première porte menant à l’Islam. Cependant, bien avant que je commence à penser que l’Islam puisse un jour devenir ma propre foi, je fus pris d’un sentiment inusité d’humilité chaque fois que je vis, ce qui fut souvent le cas, un homme debout, pieds nus, sur son tapis de prière, sur une natte ou sur le sol découvert, les bras pliés sur la poitrine et la tête inclinée en avant, entièrement absorbé en lui-même, oubliant tout autour de lui, qu’il fût dans une mosquée, sur un trottoir ou dans une rue animée : un homme en paix avec lui-même.

Extrait du livre : Le Chemin de la Mecque,  Muhammad Asad, trad. Roger du Pasquier, éd. Fayard, 1976, pp. 85-87.

– غرر ودُرر من حكم يحيى بن معاذ الرازي – رحمه الله

24

.من أشخص بقلبه إلى الله انفتحت ينابيع الحكمة في قلبه، وجرت على لسانه –

.مفاوز الدنيا تُقطع بالأقدام، ومفاوز الآخرة تُقطع بالقلوب –

.يا ابن آدم لا يزال دينك متمزقاً ما دام القلب بحب الدنيا متعلقاً –

.ألق حسن الظن على الخلق وسوء الظن على نفسك، لتكون من الأول في سلامة، ومن الآخر على الزيادة –

.الكيس من فيه ثلاث خصال : من بادر بعلمه، وتسوَّف بأمله، واستعد لأجله –

علامة من اتقى الله ثلاثة خصال : من آثر رضاه – يعني رضا الله على رضا نفسه-، وقارن تقاه، وخالف هواه 

.من صفة العارف جسم ناعم، وقلب هائم، وشوق دائم ، وذكر لازم –

.لو لم يكن للعارفين إلا هاتان النعمتان لكفاهم مِنة : متى رجعوا إليه وجدوه، ومتى ما شاءوا ذكروه –

 .من أقام قلبه عند الله سكن, ومن ارسله في الناس اضطرب –

.لا تستبطئ الإجابة وقد سددت طرقاتها بالذنوب –

.لا تطلب العلم رياء ولا تتركه حياء –

.ليكن حظ المؤمن منك ثلاثاً: إن لم تنفعه فلا تضره، وإن لم تفرحه فلا تغمه، وإن لم تمدحه فلا تذمه –

القلوب كالقدور في الصدور تغلي بما فيها، ومغارفها ألسنتها. فانتظر الرجل حتى يتكلم، فإن لسانه يغترف لما في قلبه، من بين حلو وحامض وعذب وأجاج. يخبرك عن طعم قلبه اغترافُ لسانه

.من كان قلبه مع الحسنات لم تضره السيئات، ومن كان مع السيئات لم تنفعه الحسنات –

.فكرتك في الدنيا تلهيك عن ربك وعن دينك، فكيف إذا باشرتها بجميع جوارحك –

.الدنيا لا قدر لها عند ربها وهي له، فما ينبغي أن يكون قدرها عندك وليست لك – 

.الدنيا خراب، وأخرب منها قلب من يعمرها، والآخرة دار عمران، وأعمر منها قلب من يطلبها –

 .- الجنة حبيبة المؤمن فكيف يبيعها منه بالبغيضة ؟ – يعني الدنيا –

.مسكين ابن آدم لو خاف النار كما يخاف الفقر دخل الجنة –

الناس ثلاثة : فرجل شغله معاده عن معاشه فتلك درجه الصالحين، ورجل شغله معاشه لمعاده فتلك درجة الفائزين، ورجل شغله معاشه عن معاده فتلك درجة الهالكين

.اترك الدنيا قبل أن تُترك، واسترض ربك قبل ملاقاته، واعمر بيتك الذي تسكنه قبل انتقالك إليه – يعني القبر –

الدنيا أميرُ من طلبها، وخادمُ من تركها، الدنيا طالبة ومطلوبة، فمن طلبها رفضته، ومن رفضها طلبته، الدنيا قنطرة الآخرة فاعبروها ولا تعمروها، ليس من العقل بنيان القصور على الجسور

.التائب يبكيه ذنبه، والزاهد تبكيه غربته، والصِّديق يبكيه خوف زوال الإيمان –

.ذنب أفتقر به إليه أحب إلي من طاعة أفتخر بها عليه –

.كيف أمتنع بالذنب من رجائك، ولا أراك تمتنع للذنب من عطائك –

الذي حجب الناس عن التوبة طول الأمل، وعلامة التائب إسبال الدمعة، وحب الخلوة، والمحاسبة للنفس عند كل همة

إلهي، ذنبي إلى نفسي فأنا معناه، وحبي لك هو لك فأنت معناه، والحب أعتقده لك طائعاً والذنب آتيه كارهاً، فهب كراهة ذنبي لطواعية حبي إنك أرحم الراحمين

إلهي، إن لم ترحمني رحمة الكرامة عليك، فارحمني رحمة الإيقاع إليك. إلهي، بكرمك غداً أصل إليك، كما بنعمتك دُلِلتُ اليوم علي

اللهم لا تجعلنا ممن يدعوا إليك بالأبدان ويهرب منك بالقلوب، يا أكرم الأشياء علينا لا تجعلنا أهون الأشياء عليك

المغبون يوم القيامة من فيه ثلاث خصال : من قرض أيامه بالبطالات، وبسط جوارحه على الحسرات، ومات قبل إفاقته من السكرات

La prière : clé de voûte pour être proche de Dieu

masjid-plein

Dieu dit : « En vérité, je suis Dieu et il n’y a pas d’autre divinité à part Moi.  Adore-Moi donc et accomplis la prière pour M’avoir présent en ton cœur »[1].

La prière est l’épine dorsale de la religion. Elle est  un temps de communication avec Dieu, un temps de dialogue et d’intimité avec le Tout Miséricordieux. La prière, a été instituée au Ciel lors de l’ascension nocturne du prophète (r). Toutes les autres adorations de l’islam ont été prescrites sur Terre. Cela montre la l’importance que doit accorder le fidèle, soucieux de son accomplissement spirituel, à la prière dans son cheminement. En effet, la prière est l’ascension spirituelle de chaque fidèle et le moyen qui lui permet de s’élever moralement et spirituellement pour accéder à la proximité de Dieu.

En réalité, la prière, si elle est accomplie avec présence et humilité, aura un effet bénéfique sur le comportement du fidèle. Quand le musulman se tourne sincèrement vers Dieu et se place devant Sa Majesté, il se détourne de tout le reste. La prière engendre chez lui, une ferveur de la foi, une conscience de Dieu à tel point qu’il maitrise ses passions, domine ses mauvais penchants et lutte efficacement contre les tentations. Dieu dit : « Certes, la prière préserve de l’indécence et des actes d’injustice »[2].

Il est intéressant de noter que le Coran interpelle en nous disant : « accomplissez la prière », c’est-à-dire édifiez-la, priez comme il se doit avec âme, amour et présence à Dieu dans l’humilité. Le Prophète (PSDL) donnait l’exemple de la présence et de l’intimité avec Dieu; le hadith authentique rapporte : « Le Prophète (PSDL) se réfugiait dans la Prière chaque fois qu’un événement grave survenait »[3]. Fuite vers Dieu pour se ressourcer et implorer Son soutien et Son assistance afin  d’affronter les problèmes avec courage et détermination et non une fuite devant les responsabilités ou une esquive des devoirs.

Dans un autre hadith, le Prophète (PSDL) disait à Bilal le muezzin (DAS) : « Ô Bilal, réconforte-nous par la prière »[4]. La prière, dialogue intime avec Dieu, était pour le Messager de Dieu (PSDL) un véritable apaisement face aux épreuves. Ainsi, à chaque épreuve, à chaque péril, à chaque moment de solitude, le musulman doit se tourner vers la prière pour retrouver la paix et la sérénité.

On demanda un jour à Hâtem Al-Açam, comment il accomplissait la prière. Il répondit :
« J’effectue les ablutions avec soin, puis je me rend au lieu de prière dans le recueillement. Je prononce le takbir avec vénération, je récite le Coran avec méditation, je m’incline avec révérence, je me prosterne humblement, je me représente le Paradis à ma droite, l’Enfer à ma gauche, As-sirâte sous mes pieds (As-sirâte, c’est le pont surplombant l’Enfer sur lequel tout le monde passera le jour du jugement), la Ka’aba face à moi, l’ange de la mort au dessus de ma tête, mes péchés autour de moi. Je considère que c’est ma dernière prière et je m’efforce d’y mettre la dévotion la plus sincère, puis je prononce la salutation finale en espérant que Dieu accepte ma prière … ».

[1]  Coran : S. 20, V. 13 – 14.

[2]  Coran : S. 29, V. 45

[3] Rapporté par Al-Boukhari selon Abou Hourayra (t).

[4]  Rapporté par Abou Daoud,  l’imam Ahmed et Tabarani et a été authentifié par Al-Albani.

Le Chemin de la Mecque (Muhammad Asad)

mecque1

Il y a treize siècles, un homme se leva et dit : « Je ne suis qu’un mortel; mais Celui qui a créé l’univers m’a ordonné de vous transmettre Son message. Afin que vous puissiez vivre en harmonie avec le plan de Sa création, il m’a enjoint de vous rappeler Son existence, Sa toute puissance et Son omniscience, et de placer devant vous un programme de comportement. Si vous acceptez ce rappel et ce programme, suivez-moi. » Ce fut l’essence de la mission prophétique de Muhammad (PSDL).

Le système social qu’il proposait avait la simplicité qui va de pair avec la réelle grandeur. Il partait de l’idée que les hommes sont des êtres biologiques doués de besoins biologiques et qu’ils sont conditionnés de telle sorte par leur Créateur qu’ils doivent vivre en groupes afin de satisfaire l’ensemble de leurs besoins physiques, moraux et intellectuels : en bref, ils sont dépendants les uns des autres. La continuité de la croissance spirituelle d’un individu (objectif fondamental de toute religion) dépend de la mesure dans laquelle il sera aidé, encouragé et protégé par les hommes vivant dans son entourage, lesquels, évidemment, attendent de lui une même coopération.

Cette interdépendance humaine a été la raison pour laquelle, dans l’Islam, la religion n’a pas pu être séparée de l’économie et de la politique. Ordonner en pratique les relations humaines de telle sorte que chaque individu rencontre le moins possible d’obstacles et le plus possible d’encouragements pour le développement de sa personnalité : cela, et rien d’autre, paraît être le concept que l’Islam se fait de la fonction véritable de la société. Il est donc naturel que le système énoncé par le Prophète Muhammad (PSDL) durant les vingt-trois années de son ministère se rapporte non seulement aux choses de l’esprit, mais offre également un cadre pour toutes les activités individuelles et sociales.

Il soutenait non seulement le principe de l’honnêteté individuelle, mais aussi celui de la société juste qu’une telle honnêteté devait susciter. Il définissait les contours d’une communauté politique – les contours seulement parce que les détails des besoins politiques de l’homme sont liés au temps et donc variables – de même que les grandes lignes des droits et devoirs individuels, dans lesquelles était prévu le fait de l’évolution historique.

Le code islamique embrassait la vie dans tous ses aspects, moraux et physiques, individuels et communautaires. Les problèmes de la chair et de l’esprit, du sexe et de l’économie avaient, à côté des problèmes théologiques et culturels, leur place légitime dans les enseignements du Prophète (PSDL) et rien de ce qui touchait à la vie ne semblait trop trivial pour entrer dans le domaine de la pensée religieuse, même pas des préoccupations aussi « mondaines » que le commerce, l’héritage ou les droits de propriété et de possession de la terre.

Toutes les clauses de la Loi islamique étaient conçues de manière à profiter également à tous les membres de la communauté, sans distinction de naissance, de race, de sexe ou d’une précédente appartenance sociale. Aucun bénéfice spécial n’était réservé au fondateur de la communauté ni à ses descendants. Haut et bas étaient, socialement parlant, des termes inexistants. Le concept de classe était également inexistant.

Tous les droits, devoirs et opportunités s’appliquaient également à tous ceux qui professaient la foi en l’Islam. Il n’était besoin d’aucun prêtre comme intermédiaire entre l’homme et Dieu, car Il sait ce qui est ouvert dans leurs mains devant eux et ce qu’ils cachent derrière leurs dos. Aucune allégeance n’était reconnue au-delà de l’allégeance due à Dieu et à Son Prophète (PSDL), à ses parents et à la communauté dont l’objectif était l’établissement du royaume de Dieu sur terre.

Et cela excluait ce genre d’allégeance qui dit : « Juste ou faux, c’est mon pays » ou « ma nation ». Pour éclairer ce principe, le Prophète (PSDL) releva fort explicitement en plusieurs occasions :    « Il n’est pas des nôtres, celui qui proclame la cause du particularisme tribal; il n’est pas des nôtres, celui qui lutte pour le particularisme tribal; et il n’est pas des nôtres, celui qui meurt pour le particularisme tribal ».

Avant l’Islam, toutes les organisations politiques, même celles qui reposaient sur une base théocratique ou semi-théocratique, avaient été limitées par les concepts étroits de tribu et d’homogénéité tribale. Ainsi les dieux-rois de l’ancienne Égypte ne pensaient à rien de ce qui dépassait l’horizon de la vallée du Nil et de ses habitants, et dans l’État théocratique des plus anciens Hébreux, alors que Dieu était supposé gouverner, c’était nécessairement le Dieu des enfants d’Israël.

En revanche, dans la structure de la pensée coranique, les considérations de descendance ou d’appartenance tribale n’avaient aucune place. L’Islam postulait une communauté politique se suffisant à elle-même et tranchant à travers les divisions conventionnelles de tribu et de race. A cet égard on peut dire que l’Islam et le Christianisme ont eu le même objectif : l’un et l’autre préconisaient une communauté internationale de peuples unis par leur adhésion à un même idéal.

Cependant, alors que le Christianisme s’était contenté de recommander moralement ce principe et, en conseillant à ses adhérents de donner à César ce qui lui était dû, avait limité son appel universel au niveau spirituel, l’Islam offrait au monde la vision d’une organisation politique dans laquelle la conscience de Dieu serait la source principale du comportement pratique de l’homme et la seule base de toutes les institutions sociales. De la sorte, accomplissant ce que le Christianisme avait laissé inaccompli, l’Islam inaugurait un chapitre nouveau du développement de l’homme : c’était le premier exemple d’une société idéologique ouverte contrastant avec les sociétés du passé fermées et limitées racialement ou géographiquement.

Le message de l’Islam envisageait et faisait naître une civilisation ne faisant pas de place au nationalisme, aux « intérêts particuliers », aux divisions de classe, à une Église, à un sacerdoce ou à une noblesse héréditaire; il n’y avait en fait  aucune fonction héréditaire du tout. L’objectif était l’établissement, vis-à-vis de Dieu, d’une théocratie et d’homme à homme, d’une démocratie.

Le caractère le plus important de cette nouvelle civilisation − caractère qui la plaçait tout à fait à part comparée à tous les autres mouvements de l’histoire humaine  était le fait qu’elle avait été conçue dans les termes, et qu’elle en résultait, d’un accord volontaire des peuples la composant. Ici, le progrès social n’était pas, comme dans toutes les autres communautés et civilisations connues dans l’histoire, l’effet des pressions et des contre-pressionsd’intérêts en conflits, mais il était partie intégrante de la  « constitution » originelle. En d’autres termes, un authentique contrat social est à la racine des choses, non en tant que figure de rhétorique formulée par les générations ultérieures de détenteurs du pouvoir pour défendre leurs privilèges, mais en tant que source véritable et historique de la civilisation islamique. 

Extrait du livre : Le Chemin de la Mecque,  Muhammad Asad, trad. Roger du Pasquier, éd. Fayard, 1976.chemin

Y a-t-il un moyen de se ressourcer pour se purifier l’âme ?

verset

Y a-t-il un moyen de se ressourcer pour se purifier l’âme ? Un moyen de respirer à pleins poumons un air frais, de sentir sur sa peau les rayons du soleil, d’inspirer le parfum d’un printemps de l’esprit, de prendre un bain de jouvence ? Pour ce faire, il faut quitter son nid d’araignées, il faut sortir de son cachot et rejeter les haillons sales de sa prison. Pour se ressourcer il faut aller à la source. L’eau stagnante des marécages n’a jamais éveillé une vocation de baigneur, la compagnie des caractères veules et dépravés ne peut affermir notre volonté de bien faire.

La source de vérité est le Coran, et ce livre qui a pris son départ en invitant le lecteur à ouvrir un Coran et à écouter la Parole de Dieu, prend congé en réitérant l’invitation. Une lecture attentive du Livre de Dieu éclairera nos pas si nous pousse à l’ouvrir une volonté de savoir et d’être, non une curiosité oiseuse.

La sourate al kahf conseille au Prophète de fréquenter une certaine qualité de personnes et de patienter en leur compagnie; entende qui voudra. « Fais taire ton impatience (en restant) avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, aspirant à Sa Face. Que ton regard ne se détourne pas d’eux pour aller à la recherche du faux-brillant de la vie sur terre. N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur imperméable à Notre Rappel, celui-là même qui ne suit que sa passion et dont le comportement est outrancier »[1].

Le Coran nous renvoie ainsi à la mosquée où on invoque le nom de Dieu et où le flux spirituel irrigue le cœur de qui sait patienter. Le Coran nous conseille instamment de rejeter la mauvaise compagnie, celle qui nous rattache et nous retient prisonniers des frivolités de la vie ici-bas : « Sachez que la vie ici-bas n’est que jeu, amusement frivole, vaine parure, rivalité d’orgueil entre vous, course à l’acquisition des richesses et des enfants. (La vie ici-bas est) semblable à une ondée : la végétation qu’elle fait pousser charme les cultivateurs, puis la végétation se fane et jaunit, puis la voilà devenue brindilles sèches »[2].

Le Coran nous invite à méditer la signification de notre existence sur terre et nous met en garde contre les tromperies sataniques qui menacent de piéger notre parcours. Il interpelle l’homme pour le faire se retourner sur lui-même et s’étonner de cette merveille de la création qu’est son être composé : « Toi, l’homme! Qu’est-ce qui t’abuse sur ton Seigneur Généreux qui t’a créé, puis modelé, puis ajusté et composé de la façon qu’Il a choisie? Cependant (malgré tout) vous traitez de mensonge (la Grande Information au sujet de) la résurrection »[3].

 

Extrait du livre Islamiser la modernité, du Cheikh Abdessalam Yassine, éd. al ofok impressions.

[1] Coran : sourate 18 (Al Kahf), verset 28.

[2] Coran : sourate 57 (Al Hadid), verset 20.

[3] Coran : sourate 82 (Al Infitar), verset 6 – 9.

Musulmans de France entre surveillance et diabolisation

Aujourd’hui en France et en Europe, l’islamophobie s’amplifie de manière alarmante. Chaque jour, nous avons droit à des propos et des agressions islamophobes, nombre de politiciens assumant une islamophobie décomplexée. L’islam et les musulmans de France constituent, désormais, une prétendue menace implicite à l’unité de la nation à tel point que des gamins de huit ans ont été convoqués au commissariat pour apologie du terrorisme. Et avant chaque élection, les musulmans se retrouvent au cœur des crispations et des débats passionnels. A chaque acte terroriste, à chaque prise d’otage, les musulmans de France sont sommés de se justifier, ou encore de s’excuser face à des actes odieux. Le musulman est présenté comme étant l’éternel problème, l’éternel «inintégrable». Le taux de francité dans ses veines ne donne pas entière satisfaction aux yeux des architectes du pouvoir. Il serait, donc «l’ennemi intérieur»1 ; la cinquième colonne2 ; le candidat idéal de la politique du bouc émissaire, celui qui est à l’origine de tous les maux, de toutes les carences, de tous les défauts de la société  française. C’est une violence institutionnelle, une politique de l’humiliation qui exacerbe les identités et qui ne peut engendrer que la haine, la violence et l’extrémisme. Selon la formule de Tsvetan Todorov « La violence appelle la violence, l’humiliation appelle le fanatisme ».

L’islam, un réel problème

La théorie du «choc de civilisation»  opposant «l’occident des lumières» face à «l’islam de tous les obscurantismes» continue encore de peser sur les débats et d’imprimer les mentalités. Ainsi l’islam est essentialisé, il serait donc par nature violent, fanatique, générateur de  terrorisme et par conséquent, incompatible avec les valeurs de la République. Parallèlement, l’image de l’islam  est ternie, c’est le moins que l’on puisse dire. Les attentats en Europe, la menace terroriste, Daesh et ses crimes contre l’humanité sont présentés comme intrinsèque à l’islam. Celui-ci serait un frein à l’émancipation des femmes musulmanes, au développement des pays musulmans. Une religion archaïque dont il faudrait se défaire pour sortir du sous-développement et rattraper le retard accumulé depuis des lustres.

Un islam officiel 

La création, par les pouvoirs publics, du Conseil Français du Culte Musulman, durant le mois d’avril 2003, avait pour objectif de créer une sorte d’islam officiel et de réaliser un contrôle de la communauté musulmane aussi bien sur le plan spirituel que sur le plan matériel. Aujourd’hui, le CFCM est à l’agonie et son bilan est plus que médiocre. L’élection de ses membres s’était déroulée dans l’indifférence générale des musulmans car les élus de l’islam de France n’étaient, finalement, que les représentants du nombre de mètres carrés des mosquées. Un autre point lié au scrutin du CFCM, est la présence de listes entièrement inféodées aux pays d’origine tel le Maroc, l’Algérie et la Turquie. Autrement dit, l’Etat français sous-traite la gestion de l’islam de France aux pays  d’origine.

Il faut refuser de toute son énergie, la mainmise, l’ingérence et la surveillance. L’islam est devenu un instrument, utilisé par les pouvoirs publics comme politique de diversion afin de rassembler autour de la peur et du tout sécuritaire. Une stratégie consciente ayant pour objectif  de cacher les réels  problèmes de notre société. Dans ses relations avec l’islam, la France a toujours maintenu une gestion coloniale, en utilisant certaines organisations musulmanes, certains imams, comme courroies de transmission et comme moyen pour dompter les populations en révolte et lutter contre toute tentative d’émancipation. Lors de la révolte des banlieues en 2005, une fatwa sur mesure avait été concoctée pour appeler au calme. Une confessionnalisation  des problèmes sociaux, qui renvoyait à l’idée que si la banlieue s’enflamme c’est parce qu’elle est un terreau de l’islamisme, et que les jeunes se révoltent avant tout à cause de leur islamité. Parallèlement, cela évite de désigner la politique sociale du gouvernement associée au racisme, aux discriminations au quotidien, comme cause de révolte.

Edward W. Said relève avec finesse dans son célèbre livre L’orientalisme : «Quand il devint pour Bonaparte que sa force était insuffisante pour s’imposer d’elle-même aux Egyptiens, il essaya de faire interpréter le Coran en faveur de la Grande Armée par les imams, cadis, muftis et ulémas locaux. Dans ce but, les soixante ulémas qui enseignaient à l’Azhar furent inviter à son quartier général, tous les honneurs militaires leur furent rendus, (…) Cela réussit, et il semble que toute la population du Caire ne tarda pas à perdre sa méfiance à l’égard des occupants.»3

S’auto-définir pour mieux agir

Désormais, les stéréotypes et les clichés négatifs ne disparaîtront pas de sitôt. Au lieu d’être dans la plainte ou d’adopter une attitude de victimisation, ou d’être sur la défensive, ou d’avoir toujours à se justifier, il faut avoir confiance en soi, en sa foi, en ses convictions. Ne plus se définir par autrui, mais d’auto-définir. Cesser « d’être des sujets parlés pour devenir des sujets parlants »4.

Le musulman, l’oriental, comme l’affirme si bien Edward W. Said : «Si l’on reconnaît que l’orientaliste avance comme argument contre l’oriental une différence encore plus implicite et puissante : le premier écrit, tandis que le second est décrit. A ce dernier, on attribue un rôle passif ; au premier, le pouvoir d’observer, d’étudier, etc.»5

Jacques Berque, l’a souligné très justement : «L’islam pâtit dans l’opinion mondiale d’un discrédit qu’il ne partage ni avec le Japon, plus redouté que réprouvé, (…). Le musulman, lui demeure l’éternel Sarrazin rendu encore plus dangereux par une modernité à laquelle il n’accéderait que pour le pire»6.
L’ignorance la plus dévastatrice est celle que l’on a de sa propre identité. Aujourd’hui, il est important de reprendre confiance en soi, en son histoire, en ses valeurs. En effet, connaître son histoire est primordial pour reconstruire son identité, pour façonner sa personnalité et pour préserver sa conscience éveillée. Mehdi ElMandjra souligne l’importance de se définir pour envisager l’avenir avec courage et détermination : «J’estime que le grand défi est de se définir soi-même, dans l’environnement où on évolue. Or l’identité n’a pas de valeur  lorsqu’elle se trouve dans un espace où l’on manque de liberté et de pluralisme. (…) Si nous n’avons pas de passé, de référence, ni de vision d’avenir, ni encore de liberté, on ne peut prétendre avoir un futur viable »7.

Les musulmans de France portent une lourde responsabilité, celle de promouvoir leur présence et de penser leur contribution spirituelle. Aujourd’hui, il faut être présent, être conscient des défis à relever, témoigner et rayonner de sa foi. S’affirmer et participer ce n’est pas la négation de soi mais agir en harmonie avec son identité. Il s’agit de sortir de cette description caricaturée, de se penser et de s’affirmer pour ce que l’on est, c’est à dire une partie prenante de cette société, des citoyens musulmans.

Le «vivre citoyen»  plutôt que le « vivre ensemble » ou comment faire société ?

La citoyenneté des musulmans de France est systématiquement mise cause et leur adhésion aux valeurs de la République reste à prouver. Pour être reconnu comme citoyen à part entière, il faudrait ne rien exprimer de sa foi et devenir religieusement invisible, effacer tous signes particuliers, se dépouiller de toute spécificité.

On ne peut pas faire société si les vieux réflexes coloniaux persistent, si on considère les citoyens de confession musulmane comme des citoyens de seconde zone ou plus gravement comme des terroristes potentiels à l’avant garde d’une future invasion. Tout ce climat de suspicion favorisera un repli identitaire qui, à défaut d’épanouir et de développer une authentique citoyenneté, mènera aux extrémismes et au communautarisme.

Faire société, c’est désormais redonner à chacun confiance en lui-même, avoir confiance en l’autre et avoir confiance dans un cadre collectif où nous pourrons construire ensemble, participer à l’évolution de notre société dont nous sommes membres à part entière, collaborer au nom des valeurs communes à une situation meilleure. Pour cela, il faut promouvoir le «vivre citoyen» et non seulement le «vivre ensemble», car ce dernier implique une simple tolérance et non le respect de l’autre et de son identité. Le «vivre citoyen», c’est vivre une  citoyenneté égalitaire, plus épanouie fondée sur le respect mutuel, la justice sociale et la reconnaissance de l’égale dignité des personnes.

Les citoyens musulmans engagés ont pris conscience de l’ampleur des défis à relever, qui sont à la mesure de l’exigence de leur foi. Avoir un discours clair et audible, dénoncer les injustices, se démarquer de toutes les lectures qui légitiment la violence, refuser une société qui stigmatise, qui monte les citoyens les uns contre les autres. Et enfin, contribuer à l’essor de notre société en posant la question de la spiritualité, des valeurs et de la dignité humaine.

Notes

1_ Titre de l’ouvrage de Mathieu Rigouste : « l’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine », éd. La découverte.

2_ La «cinquième colonne», formule utilisée par Chrisian Estrosi député-maire UMP de Nice,  est un mythe politique récurrent dans l’imaginaire complotiste. L’expression désigne un traître embusqué à l’intérieur d’un pays ou d’une armée, prêt à se réveiller pour prendre à revers lors d’une attaque extérieure. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/04/27/01016-20150427ARTFIG0…

3_ L’orientalisme, ed. du seuil, p. 101.

4_ Phrase prononcée par le sociologue Saïd Bouamama, lors d’un meeting du collectif « une école pour tous et toutes et contre les lois d’exclusion ».

5_ L’orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Edward W. Said, éd. Du Seuil, p. 339.

6_ Jacques Berque « Quel islam ? » , Le Temps stratégique, n° 64, juin 1995, p 8.

7_ Mehdi ElMandjra, Humiliation, à l’ère du méga-impérialisme, 3e ed. imprimerie Ennajah El Jadida, Casablanca, 2003, p. 77, 78.

Source : zamanfrance.fr/…/musulmans-france-entre-surveillance-diabolisation-15680